La musique et le Butô – Novembre 2016

Je voudrais parler du rapport entre la musique et la danse butô depuis mon expérience avec la compagnie Human Dance, selon deux axes. Je voudrais en premier lieu tenter de comprendre, à partir de recherches personnelles, en quoi le rapport entre la musique et le mouvement dans le butô, tel que pratiqué ici, est spécifique. Dans un deuxième temps, je voudrais parler du processus de création de la musique pour le spectacle « La Trace du Sable ».

Trace Ln Raph
© Human Dance

Dans tout ce que j’ai pu faire d’artistique, trois auteurs m’ont guidé. Antonin Artaud d’un côté, Gilles Deleuze et Félix Guattari de l’autre.

Artaud a écrit le « Théâtre et son Double » qui a pour effet, quand je le lis, de remettre à sa place l’artiste, sa création et le spectateur. Dans l’enthousiasme, je me permets quelques citations:

« Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. (…) Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim. (…) » (Antonin Artaud, Le Théâtre et son Double).

Ce qu’Artaud développe, c’est ce une certaine vision du théâtre où il y a une rigueur et une cohérence extrême dans le propos, la création d’un spectacle où tous les éléments (c’est-à-dire la scénographie, la lumière, les déplacements, la musique etc) ont un sens orienté dans le même but, qui est de reconnecter à la vie. Du coup, on a une conception de l’art scénique où le public est aussi partie intégrante de l’expérience, puisqu’il va se sentir interpellé, concerné, et va devenir lui aussi actif, d’une certaine manière. La musique prend ici une place importante, pas plus que le reste, mais un place importante puisqu’elle va se situer comme le porte-parole de choses qui sont indicibles autrement.

Ces choses indicibles, c’est difficile de les nommer : on peut appeler ça des forces, le chaos, l’inconnu ou l’inconnaissable etc. C’est ce que disent Deleuze et Guattari dans un texte qui s’appelle « La Ritournelle » (citation pages 402 et 403). Ils en distinguent quatre types, dont les comptines, les berceuses par exemple mais aussi les ritournelles « qui ramassent ou rassemblent des forces, soit au sein du territoire, soit pour aller au dehors (…) elles cessent d’être terrestres pour devenir cosmiques (…) quand le chant des oiseaux fait place aux combinaisons de l’eau, du vent, des nuages et des brouillards (…) Le Cosmos comme immense ritournelle déterritorialisée. »

Dans la danse butô, être à l’écoute de soi et des autres, c’est avoir ce mouvement intérieur/extérieur, qui fait qu’à un moment ce n’est plus forcément soi ou les autres qu’on écoute, mais des choses plus vastes qui nous englobent nous-mêmes et les autres. La musique permet d’être en relation avec un propos, comme pour la Trace du Sable, sur plusieurs plans : fournir un fond sonore qui donne au danseur une sorte de cadre flexible dans lequel il peut évoluer, mais aussi se connecter à une perception (ici celle de Françoise) et via, à un ordre des choses qui combine le très grand et le tout petit, le mouvement immuable de la vie, et des forces qu’on pourrait qualifier de cosmique comme la répétition (la rotation des planètes, la vie et la mort) et le changement (la naissance, le mouvement…).

Dans le butô, quand on danse, on est dans un lien avec soi-même qui peut être très fort, mais aussi dans une écoute, une disponibilité à l’extérieur, qui est un peu comme une ouverture du champ de vision sauf qu’ici c’est tous les sens qui sont ouverts. Il y a une grande attention à soi, mais aussi à l’autre du coup, et on est beaucoup dans un rapport de limite aussi, une forme d’empathie qui est à la fois un soin, un rapprochement, un détachement, un immense respect de l’intégrité de l’autre – en fait une forme d’oubli de son égo quotidien.

La musique peut donc venir servir les explorations des danseurs avec eux-mêmes, leur environnement, et donner à voir un spectacle, une oeuvre d’art qui permette à ceux qui y assistent de voyager, de se questionner, de ressentir des émotions etc.

Françoise Trace
© Human Dance

Extrait 01 – L’entrée des femmes

Une vague immobile se met peu à peu en mouvement, guidée par le chant. Une gravité se fait sentir, le temps qui passe avance pas à pas, l’éternité est présente dans chaque instant. Le violoncelle cherche sa ligne, la trouve mais elle est toujours fragile, il trouve son assise en se fondant dans la masse sonore, en cessant de vouloir s’en détacher. Le piano vient rappeler le mouvement immuable de la vie : le soleil se lève et se couche, le vent souffle, les oiseaux chantent leur mélodie. Tout est connecté dans un mouvement circulaire très puissant dont l’équilibre est toujours fragile : c’est ce que les tremblements de pizzicato des alti viennent rappeler. Et toujours, dans ce mouvement cosmique et perpétuel, la voix vient nous ramener avec douceur aux devenirs, et porte tout l’ensemble en le traversant.

De la jeunesse à la maturité, que de sable dépensé (…) c’est le précieux qui s’écoule. (Françoise Jasmin)

Extrait 02 – Percussions

Il y a ici un rapport intéressant entre la rapidité des percussions et la lenteur des danseuses qui se relèvent. C’est un bon exemple du fait que la musique et le mouvement peuvent être sur le même plan sans qu’il y ait une correspondance au niveau de la forme. Les danseuses sortent du sol, les percussions racontent l’énergie déployée et tracent le chemin droit qui part du sol. L’instrument utilisé est une percussion tonale avec beaucoup de variations harmoniques : on a toujours la même note mais la force avec laquelle on frappe l’instrument génère des sons très différent. Cette constance de la note trace un chemin direct, les variations sont comme un peuplement électrique. En-dessous des percussions, il y a un son sourd constant lui aussi, qui trace une ligne qui ne s’arrête jamais, à l’opposé de la percussion qui trace des points sur cette ligne et reprend parfois son souffle pour continuer sa route. Les points reposent sur la ligne sourde, qui à sont tour donne une plus grande consistance à la constance tonale des points.

Extrait 03 – Indéterminé, la fleur s’ouvre

(Les citations suivantes sont le fruit du travail de Françoise Jasmin)

“Dussent blanchir mes os jusque en mon cœur le vent pénètre mon corps. Bashō Matsuo

C’est le vent qui fait se mouvoir, c’est l’érosion de la pierre qui construit et déconstruit, de la brutalité à l’intériorité. C’est la vie qui passe et métamorphose.

La pierre résiste au vent, tout en l’écoutant: elle prend conscience de sa force et sa fragilité, de la grandeur du moment présent, du geste juste.

Entre lutte et résignation, entre peur et émerveillement, la danseuse, en adaptant ses mouvements, mesure sa perception de soi et des autres.

Durant l’érosion, sa sensibilité est mise à vif et son corps disparait.

Le vent, dans un double mouvement, freine et accélère l’envol du papillon….mais

même poursuivi le papillon ne semble jamais pressé. “Garaku

A la mesure du vent qui érode la pierre, le mouvement de la vie pénètre les corps jusqu’à atteindre le coeur. C’est la pulsation du coeur qui donne le tempo au geste juste et sincère. (Françoise Jasmin)

J’ai ici utilisé des sons d’interférences, de bruissements, de chocs, de peuplement, qui évoquent à la fois le résultat de l’érosion (la poussière, les débris etc.) mais aussi le fourmillement des insectes. Il y a deux sons très distinctifs : un écho, comme des traces de vent, et des traînées de guitare qui rendent le mouvement de l’érosion palpable. On a alors un tableau qui dure un certain temps et évolue doucement – après tout l’érosion c’est plutôt lent et imperceptible. Mais des notes de piano se font entendre peu à peu, c’est le papillon qui sort de sa chrysalide.

Les particules de la première partie commencent à tourner peu à peu, tandis que deux boucles de piano, l’une aigüe et l’autre grave tracent les contours terrestres du temps de la transformation qui s’opère. Une ligne de corde tendue, pincée, signifie l’urgence de la transformation et la nécessité d’arriver au bout. Le piano mélodique, enfin, tourne et unifie les autres éléments sur un plan plus grand, plus large. L’entre-deux du papillon et de la chrysalide, le mouvement de l’une à l’autre révèle dans son coeur une danse quasi cosmique puisque la transformation est à la fois une mort et une naissance.

Extrait 04 – L’impossibilité de la rencontre

C’est sans doute le morceau qui me tient le plus à coeur. Le dispositif est ici très simple : un battement de coeur et des harmoniques de guitare. Les duos de danseuses racontent tout le précieux de la rencontre, dans ce moment précis où peut se jouer l’amour (c’est mon interprétation) : je veux aller vers l’autre mais nos coeurs sont trop grands, la sensibilité est trop forte. J’entrevois l’univers dans l’âme de l’autre, mais je sais que je ne peux pas la toucher, je ne peux pas l’envelopper, je ne peux que la laisser vivre. Mes yeux sont trop petits pour voir l’étendue de ton mystère et de ton coeur.

Les battements de coeur sont ici une évidence, mais ils sont ralentis, comme pour rentrer dans un autre temps.

De l’autre côté, les accords sont des accords complexes qui se suivent mais sans jamais arriver à une résolution harmonique : comme la rencontre, une part de mystère reste toujours et ne se résout jamais. Il reste toujours une distance mais c’est ça qui fait la magie de la relation. Beaucoup de choses sont dites pour moi ici en peu de notes.

Extrait 05 – Le souvenir – Ecoute du coquillage

Le sable c’est l’érosion et l’érosion laisse des traces. Avec le temps la mémoire prend le pas sur certaines zones de réalité, qui passent de la présence à l’absence… mais c’est le propre de la trace que de laisser une présence…

Ici la musique mélange une fanfare lointaine, comme un souvenir d’un temps perdu : le vent souffle par-dessus et l’emporte comme une plume dont on ne sait s’il nous la ramènera.

C’est alors que le temps du magma revient : le sable emporte tout mais nous sommes toujours là. De la fusion du coeur de la Terre jusqu’aux mouvements des étoiles, le mouvement a toujours la même nécessité.

Ecouter un coquillage, c’est replonger dans les sons de la mer : c’est la magie à laquelle les enfants croient, le flux et le reflux de la mer dans le creux du coquillage. Se reconnecter un instant à l’univers, au cosmos et à chaque grain de sable, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

Ici, le morceau comporte trois lignes : un piano dont la mélodie se trace peu à peu, toujours en équilibre, flottante. En-dessous de ce piano, un autre piano comme figé dans le temps : ses notes tremblent comme si c’est le piano qu’on agitait. Du coup, il devient petit et grand à la fois, discret et pourtant omniprésent. Il agit comme le contour d’un plan d’immanence qui serait le déséquilibre même. Et le vent, qui traverse et nous emporte, qui naît du creux du coquillage.

Être humain, et pourtant la tentation de se désagréger, comme un aller-retour qui nous fait tourner et nous pose peu à peu les pieds sur terre : la mélodie se forme de plus en plus et nous lâche, apaisés, sur un sol solide. De l’infiniment petit à l’infiniment grand et vice-versa, nous avons les pieds sur terre et la tête dans les nuages, mais tout est rassemblé : les nuages sont près du sol et la terre nous enveloppe jusqu’au ciel.

Le temps passe mais l’éternité est présente à chaque instant. C’est le début du voyage et la fin du voyage et le début…

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